Vava Inouva
Il était une fois! Tel est le sésame qui ouvre les portes du royaume des rêves, tel est le mot de passe qui permet l’accès au monde des merveilles.
Ce conte se passe à l’époque où les animaux avaient le don de la parole et communiquaient avec les hommes. 

Il y avait dans une des hautes montagnes de Tamurt n’ Leqbayel ou comme on l’appelle aujourd’hui la kabylie, une famille composée de six membres. Quatre garçons, une fille prénommée Reeva et leur père. La maman des garçons et de Reeva n’était malheureusement plus de ce monde. La jeune fille portait à elle seule le poids des tâches de la maison et des quelques oliviers et figuiers que la famille possédait. 

Malgré sa grande responsabilité, qui pouvait donner l’impression que la vie ne lui était pas tendre, la benjamine de la fratrie était choyée par son père. Les garçons avaient quitté Tamurt n’ Leqbayel pour découvrir le monde et ne revenaient qu’occasionnellement.

Reeva et son père menaient une vie simple et heureuse. 

Il était coutumes pour les Kabyles de se rencontrer tous les soirs dans la grande place du village pour commenter les nouvelles du jour. A cette époque, l’autorité de l’agora avait force de loi et quand la foule avait décidé la loi divine ne se faisait pas attendre pour confirmer le verdict. Toute personne fautant en public était immédiatement punie par Dieu. C’est ainsi, que le père des quatre garçons et de Reeva, fut condamné un soir à prendre racine dans le sol après avoir gravement fauté.

Les villageois ont bien essayé de relever le vieil homme mais en vain. Impossible de le décoller. Il était condamné et son jugement était sans appel. 

L’homme ne pouvait donc plus rentrer chez lui. Les habitants du villages avaient tenu conseil, et décidèrent de lui bâtir une hutte pour le protéger du mauvais temps, des prédateurs, et puis surtout du Ghoul qui rôdait dans le village la nuit. 

Comme à l’époque les serrures n’existaient pas, on utilisait de lourdes cales qu’on posait contre les portes pour empêcher toute intrusion.

Le père des quatre bonhommes et de Reeva, passait ses jours et ses nuits dans sa hutte.  Reeva, lui amenait à manger le matin, en milieu de journée et en fin de soirée. Quand elle avait fini son travail, elle venait lui tenir compagnie et passait du temps avec lui. Elle ne quittait son père qu’à l’heure du sommeil. 

Pour le repas du soir, Reeva et son père  décidèrent d’adopter un mot de passe.  

A chaque fois qu’elle venait lui donner à manger elle chantait : 

Papa Inouva, ouvre-moi la porte, c’est moi ta fille Reeva “Ets khilk Eldi Thabbourth A vava inouva!”  

Son père lui dit : 

Fais tinter tes bracelets, Reeva, ma fille   “Tchène-tchène thizevgathinim a illi Reeva!”  

Quand il entendait le tintement des bracelets, le père poussait la cale de la porte et faisait rentrer sa fille. Personne ne connaissait leur secret. 

Le manège dura quelques mois, mais un soir, le Ghoul qui passait par là, entendit les propos échangés entre le père et la fille. Après son départ, il se rapproche de la hutte et dit à l’homme :

Papa Inouva, ouvre-moi la porte, c’est moi ta fille Reeva “Ets khilk Eldi Thabbourth A vava inouva!”

La voix de l’ogre était tellement rauque, que l’homme n’eut guère de mal à reconnaître qu’il ne s’agissait pas de Reeva.

“Tu n’es pas ma fille, éloigne-toi d’ici. Passe ton chemin maudite créature !”  

Le lendemain en amenant à manger à son père, celui-ci lui fit répéter plusieurs fois le mot de passe avant de lui ouvrir la porte. Intriguée elle lui demande la raison de son comportement.

“Reeva ma fille, hier quelqu’un a imité ta voix, mais je ne lui ai pas ouvert.”   “Ça doit-être le Ghoul on l’a vu rôder dans les environs. Attention papa n’ouvre à personne en dehors de moi !” 

Le Ghoul malicieux décida de prendre conseil chez amghar: le vieux sage du village. Il prit une apparence humaine et alla lui rendre visite.

L’ogre dit :

“J’ai des maux de gorge, ma voix est enrouée. Guéris-moi, je t’en prie !”  

Le sage du village répondit:

 “A ta voix rauque je ne vois qu’une solution. Il faut que tu t’enduises les cordes vocales d’un mélange de graisse de mouton, de pâte de figues sèches et de la plus odorante des huiles d’olive de cette année. Tu iras ensuite devant une fourmilière et tu ouvriras bien la bouche pour laisser rentrer les fourmis qui mangerons le mélange et affineront tes cordes vocales. Apres les avoir toutes laisser sortir, tu devras boire une jarre de miel. Tu retrouveras une voix de jeune enfant.”

 L’ogre remercia le vieux sage et quitta les lieux.

Il suivit les instructions à la lettre. En fin de journée, quand il ouvra la bouche pour parler, il fut étonné de sa voix qui était devenue aussi douce que celle d’une petite fille. 

Le Ghoul alla alors à la rivière et ramassa des coquillages vides dont le son ressemblait terriblement aux tintements des bracelets de Reeva. 

 Très content du résultat, dès le soir venu, il se rendit à la hutte, tapa à la porte et dit à l’homme : 

Papa Inouva, ouvre-moi la porte, c’est moi ta fille Reeva “Ets khilk Eldi Thabbourth A vava inouva!”  

En l’entendant son père lui dit : 

Fais tinter tes bracelets, Reeva, ma fille   “Tchène-tchène thizevgathinim a illi reeva!”  

L’ogre fit tinter son collier.

Le père poussa la cale de la porte pour faire rentrer sa fille, mais c’est l’ogre velu avec de grands crocs qui lui sauta dessus. Le Ghoul tira le vieil homme si fort qu’il parvint à le déraciner et l’emmena dans sa tanière.

Reeva arriva quelques minutes plus tard. Trouvant la porte ouverte, elle se douta que quelque chose d’anormale se passait. Elle jeta un coup d’œil dans la hutte et la trouva vide!  Elle prit ses jambes à son cou pour avertir les villageois que son père avait été enlevé par le Ghoul.   Au grand étonnement de Reeva, aucun des présents ne manifesta l’audace de défier le Ghoul et sauver son père. “Je partirai seule alors!” dit-elle “Ou veux-tu aller? Ne sais-tu pas que ton père a surement été mangé par le Ghoul” lui rétorqua le gardien de chèvres. “Je sais que mon père a été abandonné par des villageois sans courage!” Rouge de honte le gardien de chèvres rentra chez lui. Le charbonnier dit à son tour:  “Ne sais-tu pas que ton père est puni par le bon Dieu! Il n’a que ce qu’il mérite.” “C’est toi qui parle de mérite? Que valent les paroles d’un charbonnier lâche?” Accablé de remord, l’homme quitta la grande place le front baissé.    Aux premières lueurs de l’aube, Reeva prit le chemin de la tanière. Sur son chemin elle chantait:

Vava inouva, mon papa à moi

Ecoute moi

Ta fille n’a su te protéger

Le Ghoul t’a enlevé

Mes cris et mes larmes percent les coeurs de pierres

Vava Inouva, mon papa à moi

Ta fille, te sauvera 

 Le Ghoul disait au père de Reeva: 

“Tu me serviras de repas le temps venu, mais aujourd’hui je suis curieux d’apprendre le secret des humains. Je veux comprendre votre intelligence, votre force et votre faiblesse. Quelle est cette chose qui vous rend si particuliers?” “Que peux-tu comprendre, toi le Ghoul, de ce qui nourrit notre coeur et nous donne la force d’avancer? Comment veux-tu que je t’explique ce que sont la passion et l’amour?” 

Le Ghoul était absorbé par les paroles du père de Reeva. Pendant ce temps là, la jeune fille s’avançait et s’approchait de la tanière. Le Ghoul avait l’odorat particulièrement développé. Il sentait Reeva venir. D’un geste brusque il sortit de son refuge, attrapa Reeva et la jeta à l’intérieur. 

Reeva était épouvantée mais bien contente de se retrouver près de son papa.

Le Ghoul leur dit:

“J’ai bien faim! Mais je veux encore apprendre de vous deux! Que vais-je faire? J’hésite entre satisfaire ma faim et vous laisser vivre pour m’apprendre les secrets de l’humain!”

Reeva suggera:

“Laisse nous vivre! Je te préparerai à manger tous les jours! J’ai pris soin de mon papa et de mes frères pendant de longues années. Crois-moi, tu ne seras pas déçu!”

Le Ghoul accepta.

Chaque jour Reeva préparait de bons repas au Ghoul et passait des heures avec son papa à raconter au monstre des histoires d’humains autour du feu. 

Reeva et son papa était bien conscient que le Ghoul allait se lasser un jour ou l’autre et qu’il finira par les manger. Ils décidèrent alors de trouver un stratagème pour se débarrasser de lui. “Reeva, te souviens-tu de ces belles galettes que ta maman nous préparait les jours de fêtes?”   “Comment oublier Vava?!” “Bien! Je veux que tu prepares de grandes galettes mais au lieu de les farcir d’amandes comme faisait ta douce maman, tu mettras des braises que nous aurons chauffées ensemble.” Reeva se mit aux fourneaux. Elle préparait 12 galettes 6 étaient farcies de miel et d’amandes et les 6 restantes de braises. A son retour, le Ghoul trouva le repas servi. 6 bonnes galettes au miel et aux amandes qu’il dévora en une seule bouchée… Il avait encore faim …  Le père dit alors:  “Ma fille contentons l’appetit du Ghoul! Je te conjure de lui remettre 6 galettes supplémentaires.” La jeune fille s’exécutait un peu inquiète. Le Ghoul s’empara des 6 préparations et les avala d’un seul coup.   Saisissant soudain la perfidie, le Ghoul cria de toutes ses forces comme pour faire sortir le feu qui le dévorait. Il fut pris de mouvements brusques et désarticulés.  Apres quelques secondes, le Ghoul poussa le cri ultime, ferma les yeux et se laissa partir.  Reeva et son doux Vava Inouva se fixerent, choqués mais heureux…
… C’est ainsi que Reeva sauva son père et débarrassa les villageois du Ghoul à tout jamais. 

 

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